[INTERVIEW] « J’ai commencé à prendre goût à la scène et à dépasser l’appréhension ». Rencontre avec Chloé Breit

Chloé Breit a 26 ans, est musicienne et chanteuse.

Alors qu’elle n’est pas encore lancée dans la musique à proprement parlé, elle décide de faire un voyage de l’autre côté de la Manche, qui finalement signifiera beaucoup pour elle. À son retour, elle plaque tout pour se retrouver, et surtout pour se consacrer à la musique.

En 2016, elle sort un premier EP, Hazy Line. Depuis, elle a fait près d’une cinquantaine de concerts, et a notamment pu faire les premières parties de grands artistes actuels, tels que Clara Luciani ou Ben L’oncle Soul.

Rencontre avec Chloé Breit.

Salut Chloé, peux-tu te présenter à nous ?

Hello ! Moi c’est Chloé Breit, j’ai 26 ans, et je suis auteure, compositrice, interprète. Originaire des Vosges, j’ai d’abord grandi en Seine et Marne, et je suis désormais sur Paris. J’ai commencé la musique en chantant et ensuite j’ai appris la guitare et le piano en autodidacte au début du lycée.


Quel est ton rapport à la musique ? On dit que nos goûts musicaux sont souvent issus de ce qu’on a pu écouter étant jeune. Quelles sont alors tes influences ?

La musique est pour moi quelque chose de vital. Il ne se passe pas un jour sans que j’en écoute, que je chante ou que je joue. 
Les styles qui m’influencent sont assez variés je dirais. J’ai eu une période où j’ai écouté énormément de jazz et de blues, allant de Nat King Cole à Frank Sinatra, Melody Gardot, Etta James, Bill Withers. J’ai aussi eu une période assez pop : j’ai dévoré tous les albums de Mika, que je suis allée voir en concert plusieurs fois d’ailleurs. Plus récemment, j’écoute à fond Lianne La Havas, Tom Misch, FKJ et Two Feet. Mes influences sont donc assez diverses, et vont aussi bien de la soul à la pop, au jazz, en passant par le blues et par le r’n’b.


Comment as-tu compris que toi aussi, tu voulais te lancer dans la musique ?

J’ai toujours voulu monter sur scène car c’est pour moi un lieu particulier où tout peut arriver, mais j’en avais en même temps assez peur.
L’idée de lancer un projet musical est arrivée à Birmingham durant l’été 2016. Je suis partie plusieurs mois en Angleterre, seule avec ma guitare acoustique, et c’est là que j’ai commencé à prendre goût à la scène et à dépasser l’appréhension. Plusieurs fois par semaine je participais à des open mics, avec des reprises au début, puis petit à petit des compositions sont nées. La magie a opéré.


Et justement, comment est-ce que tu procèdes pour écrire ta musique ?

Cela dépend. Quand je suis en création, je peux passer des journées entières à composer des morceaux sur mon ordinateur. Parfois je joue du piano et je vois ce qui sort spontanément. Pour les paroles, elles arrivent parfois après la musique, parfois avant. J’ai plein de mémos vocaux dans mon téléphone, des notes et des poèmes aussi. Je dirais alors que je prends le temps qu’il faut pour trouver l’alchimie entre paroles et musique, dans ma bulle. Et ensuite, quand je suis à peu près satisfaite de cette base, je travaille avec des artistes D.A, arrangeurs, ingénieurs du son… pour affiner le morceau, apporter un nouveau regard et le pousser plus loin jusqu’au moment de la sortie.


En 2017, tu as sorti un premier EP Hazy Line. Peux-tu nous en parler ?

J’ai en effet sorti l’EP en septembre 2017, qui est le fruit de mon voyage à Birmingham. Je l’ai écris là-bas, avec ce qui m’inspirait dans cette ville à ce moment précis. C’est donc tout naturellement que je l’ai écris en anglais. « Hazy Line », qui signifie limite flou, est un disque dans lequel j’aborde la thématique de l’entre-deux. Aussi bien conjugué aux relations amoureuses, qu’aux lieux et pays que l’on nomme le « chez soi », c’est une véritable quête de réponses et d’identité.


Tu as sorti début octobre ton single Addictions. Pourquoi avoir attendu tout ce temps avant de sortir quelque-chose de nouveau ?

J’ai attendu longtemps car ma vie a été quelque peu chamboulée ces deux dernières années. J’ai énormément changé physiquement, et cela a aussi été un raz de marrée dans ma vie. J’ai remis beaucoup de choses en question et c’était donc pour moi le moment d’expérimenter, de chercher qui je suis, à travers la musique mais aussi de manière générale.
J’ai composé différents morceaux en anglais puis en français, et j’ai appris à créer de la musique sur ordinateur, ce que je ne faisais pas avant. Cela m’a permis d’explorer des choses, notamment à travers le live car j’ai eu l’occasion de jouer sur de nombreuses scènes très différentes.


Est-ce que toi aussi tu as des addictions ?

Je pense qu’à plus ou moins grande échelle, nous avons tous des addictions.
La première est celle aux réseaux sociaux. Je passe beaucoup de temps dessus, j’ai même installé une application pour limiter l’utilisation de certaines applis (mais cela ne suffit pas). Il m’arrive parfois de rester 1h sur mon téléphone avant de me lever le matin par exemple.
La deuxième était mon addiction à la cigarette. Je n’ai jamais été une grosse fumeuse, mais j’ai toujours eu du mal à arrêter. Depuis la sortie de « Addictions », j’ai d’ailleurs totalement arrêté et pour de bon je pense !
Et enfin, j’entretiens une histoire d’amour passionnelle avec la nourriture. Parfois j’ai du mal à m’arrêter quand je mange du chocolat par exemple, où à ne pas faire un crochet par la boulangerie…


Quel est le message que tu souhaites faire passer à travers ce titre ?

A travers Addictions, j’avais envie dans un premier temps de parler de ce qui arrive quand on est dans ce mode de consommation compulsive, car je pense que c’est un sentiment traversé par beaucoup de personnes. C’est vraiment un besoin viscéral de se jeter sur du plaisir immédiat pour se faire du bien, mais sans qu’il ne nous apporte réellement de bonheur à long terme. C’est ça qui est en soit paradoxal, car après avoir cédé, le sentiment de regret peut apparaitre et donc le plaisir ressenti déjà disparaitre.
L’aborder dans une chanson, avec une certaine autodérision, est selon moi quelque chose de libérateur car il permet de prendre conscience de ses failles, et de les regarder sans chercher à les cacher. On est dans un monde où tout va de plus en plus vite et la recherche de plaisir, qui peut être confondue avec la recherche de bonheur, est encore plus rapide. Mais tous ces plaisirs immédiats ne remplacent pas le bonheur à long terme, celui qui est le fruit de tous les effets cumulés de petites actions en apparence anodines.
J’essaie d’avoir pour mentra cette phrase que j’aime beaucoup (je commence à citer Bouddha en interview *rires*) : « Le plaisir se ramasse, la joie se cueille et le bonheur se cultive ».


Ce single marque une sorte de renouveau dans ta carrière artistique : trois ans se sont écoulés et tu t’es mise à chanter en français. Pourquoi être retournée à ta langue maternelle ?

Ce choix s’est imposé progressivement. J’aime toujours chanter en anglais, mais mes morceaux ont pris une tournure encore plus personnelle et intime, et ils sont naturellement sortis en français. J’aime aussi la sonorité de cette langue, qui est plus mélodieuse qu’elle n’y paraissait avant pour moi, et permet un son plus tranché (avec le son de la lettre R par exemple, qui est différent en anglais), ce qui va dans ma démarche d’affirmation de soi à travers l’art.
Je sens aussi une différence en live car le public comprend plus facilement l’histoire proposée et où je souhaite les emmener. C’est une manière pour moi d’assumer encore plus mes propos, et d’être plus connectée avec les personnes qui m’écoutent.


Que constates-tu comme évolution ? Quelles sont tes perspectives d’avenir ?

Je constate des changements dans ma manière d’aborder la musique et de pourquoi je veux en faire mon métier. Je vois aussi que plus je me détache de mes attentes, plus les choses se produisent naturellement. 
Pour l’avenir, j’ai pour projet de sortir un deuxième EP, cette fois en français, et de jouer en live avec un batteur. J’ai également d’autres projets : celui de me former à la danse et au théâtre, ainsi que de mettre un pied dans le monde du doublage.

Tu as repris Ben L’Oncle Soul et très récemment Stromae. Ces artistes ont-ils beaucoup d’influence sur toi ?

Je choisis les artistes et les morceaux que je reprends au coup de cœur. Il faut que le morceau me parle, aussi bien les paroles que la musique. C’est donc un choix assez spontané.
Les artistes que je choisi ont une influence sur moi car ils me touchent, et je me reconnais dans ce qu’ils font. Pas dans le sens où je compare mon travail au leur, mais plutôt en tant que simple auditrice : ce que la musique et le texte me provoquent. C’est inspirant de voir des textes comme « Carmen » de Stromae qui dénonce le côté autodestructeur des réseaux sociaux par les faux semblants qu’ils entretiennent, où encore de voir un artiste français comme Ben défendre la musique soul en France, et au delà de nos frontières.


Si on te suit sur Instagram, on peut voir que tu sors régulièrement des « Instantanés ». Qu’est-ce donc ? 

Les instantanés, c’est des vidéos courtes de compositions du moment. Elles sont inspirées de ce qui se passe à l’instant T, tel un Polaroid qui capture un instant de vie.
J’essaie au maximum de ne pas me prendre la tête sur ce à quoi cela ressemble ou à essayer que tout soit parfait, mais de seulement laisser libre court à ma créativité, que ce soit dans le texte, en image ou en musique.


Penses-tu qu’à notre époque et plus particulièrement cette année, il est important justement de créer du contenu de manière spontanée, sans filtre ?

Oui, je pense aujourd’hui plus que jamais.
L’image occupe une place proéminente dans notre société, pourtant, ce que l’on voit ne représente souvent pas bien la réalité. Je trouve qu’il est important d’une part, de faire la distinction entre l’image que l’on renvoie, et ce qui se passe réellement à l’intérieur. J’ai commencé à écrire une chanson d’ailleurs à ce sujet, qui s’appelle Tout roule pour moi. L’idée est partie d’un simple commentaire sous un de mes posts où j’avais publié une photo d’un de mes concert. Le commentaire disait « tout a l’air de rouler pour toi« . Ce jour là pourtant, j’avais le moral au plus bas, et j’étais littéralement au fond du lit.
D’autre part, je pense qu’il est important de montrer plus de vrai et de se mettre à nu si on s’en sent capable, ce qui est encore parfois difficile pour moi. J’admire par exemple des artistes comme Pomme ou Alicia Keys qui se montrent sans maquillage ni filtres sur les réseaux sociaux, ou encore des personnes qui montrent et assument leur corps comme Yseult ou Safia Nolin.

Parlons de la situation actuelle. Arrives-tu tout de même à faire de la musique, à être inspirée par ce qui nous entoure ?

Depuis le confinement je ne fais quasiment plus de live. Je suis passée d’une trentaine de dates à trois dates par an en moyenne. J’arrive à faire de la musique car j’ai un home studio dans mon appartement, je travaille aussi avec d’autres artistes à distance, et je me rends en studio pour avancer sur mon prochain EP.
L’inspiration est en effet moins forte en ce moment car je ne sors pas beaucoup, étant confinée seule chez moi. Je cherche un nouveau souffle ailleurs : dans les livres, les podcasts, les réseaux sociaux, la musique, les conversations téléphoniques qui durent des heures avec mes amis…


Que représente la culture pour toi, et que penses-tu des mesures prises depuis quelques mois ?

Pour moi le secteur culturel est très important, car la culture est ce qui rassemble les gens peu importe leur milieu social, leur couleur, leur origine, leur prénom, leur sexe, leur âge.. etc. Pour moi, c’est le vecteur le plus puissant pour rassembler, transmettre et vivre des émotions fortes. C’est d’ailleurs pour sa richesse culturelle que je suis attachée à Paris, malgré le prix du logement *rires*.
Je laisse la politique à ceux dont c’est le métier, mais je trouve quand-même cela dommage de condamner toute l’industrie du spectacle. Je pense qu’en se penchant sur la question il pourrait y avoir des aménagements spécifiques réalisés, comme entre les deux confinements, pour permettre au spectacle d’exister, et à la culture de vivre.
C’est un moment sans précédent dans l’histoire, et rien ne nous a préparé à gérer une situation comme celle-ci. Ce qui est sûr, c’est que tout le monde a hâte que tout ça se termine.


Enfin, malgré la crise du Covid-19, que pouvons-nous te souhaiter pour le futur ?

Malgré ce qui se passe en ce moment, j’ai des projets sur le feu. Je prépare des nouvelles vidéos instantanées. Deux clips dans la continuité de ma reprise de « Carmen » vont également bientôt paraître sur YouTube, et je prépare un nouvel EP.
Pour le futur, je dirais de ne pas perdre de vue ses rêves, et de continuer à toujours prendre des risques pour ce qui en vaut la peine.